Dystopie / eutopies

Dystopie

31 mars 2096

Jean-Marine prépare son texte en regardant autour de lui et note ce qu’il voit puis ce à quoi ça lui fait penser. Il devra rendre impérativement son devoir dans une semaine au professeur principal de son cours d’architecture. Cet exercice écrit compte à 20 % pour l’examen de fin de semestre : effectuer un état des lieux actuels de la ville où il vit afin d’imaginer dans un deuxième temps un projet d’habitat moderne pour trente mille personnes.
La tablette sur les genoux, il est assis sur le canapé de sa chambre devant une large baie vitrée prolongée d’une terrasse qui domine la mer et la marina au creux de la baie parsemée d’îles flottantes et de bateaux luxueux :

Ma ville est située au Royaume-Uni des Sables. Après Doha, c’est la plus importante ville de l’ancien Qatar. Elle compte exactement cent vingt millions d’habitants. Excepté pour le matériel, électronique et technique ainsi que pour le textile, notre ville est autonome en énergie, en transformation d’objets, en production d’air respirable et d’eau potable. Les fermes urbaines subviennent à quatre-vingt pour-cents aux ressources alimentaires de leurs résidents. Les surplus de productions et ce qui n’est pas réalisé dans la ville participe de l’économie mondiale, laquelle se porte très bien cette année avec une croissance de 2,5 pour mille. Le service de transport Centaurus assure toute livraison. L’Alphabet relie toute l’humanité. Notre royaume est le partenaire commercial privilégié de l’empire Russe Antarctique, lequel nous fourni en minéraux que nous transformons en armement. Ce partenariat dure depuis la grande triangulation, lorsque les Etats-Fédérés d’Asie fournissaient la main d’oeuvre humaine, que l’empire Russe venait de se séparer. Depuis l’ultime soulèvement contre les lois du travail, nos productions sont au trois-quart mécanisées.

Au premier plan je vois notre loggia en vrai plein air, malgré ce qu’en dit ma sœur. Elle prétend que l’air soufflé en rive de la terrasse nous empêche d’être en contact avec le réel extérieur. Ce que j’aime autant, finalement, car à cette altitude il serait vraiment froid et l’air sauvage est saturé de particules radioactives depuis les dix derniers accidents nucléaires français des années trente. C’est à cette époque que nos ancêtres familiaux ont quitté la France et rejoint le Qatar. Ils ont participé au développement de notre royaume et de ses mégapoles semi-marines.

Le centre de la loggia est agrémenté d’une piscine d’eau de mer tempérée. Elle est bordée d’arbustes fruitiers de taille et forme variées composant un micro paysage à la manière des antiques jardins japonais qui cadre la vue sur la baie. Sur le gazon, les gros galets posés en cercle sont en réalité des zafus de méditation réalisés dans un matériau à mémoire de forme. Une fontaine musicale feng shui agrémente l’espace.

Au second plan, vers la pointe qui ferme l’est de la baie, se dégagent sur fond de ciel mauve les immeubles en gradins du quartier commercial. Ils forment un large ruban qui partage la ville en suivant les quais de la grande plage. Les tubes translucides des douze lignes de Métram qui le desservent scintillent à chaque passage de rame. Juste derrière ces façades illuminées d’écrans géants, s’élève le plus haut gratte-ciel, celui de la Cité Administrative surmonté de la Grande Tour de Garde dont à peine visible dans les nuages. Les gratte-ciels du quartier des affaires puis ceux des universités ont des hauteurs dégressives.

La ville, inspirée des cités jardins, a la forme d’un grand disque étoilé dont un quart flotte sur le Golfe, séparé par les Quais du Commerce. C’est la Marina. La Cité Administrative où siège le Gouverneur et ses adjoints est au centre. Elle est entouré d’une large voie mobile sur plusieurs niveaux d’où partent les huit grandes avenues qui traversent la ville de part en part jusqu’au mur. Toute la ville est distribuée par ce réseau en étoile qui regroupe les voies mobiles et les tubes du Métram. Viennent ensuite en arc-de-cercles concentriques, le Quartier des Affaires, les Universités, les Services constitués des hôpitaux, écoles, pompiers, distributions des flux, usines de désalinisation, etc. puis le cercle des logements ouvriers avec leurs tours-potagères suivi de celui des industries qui s’étend jusqu’au mur.

Tout au loin on distingue le brouillard qui plane perpétuellement sur la Vallée Sociale et qui dissimule le mur aux habitants de la ville. Seuls les éclats de lumières des miradors percent ce brouillard. Autrefois il paraît que le mur coiffé d’un ruban d’immenses tours-éoliennes était la fierté de la ville. Aujourd’hui les tours-éoliennes ont été transformées en de gigantesques ventilateurs. Ils aspirent le fog qui s’échappe de la Vallée. Ils sont surmontés des postes de garde équipés du meilleur armement, 100 % local.

Les gaz de combustion sont en permanence aspirés puis condensés en briques de carbone expansé qui servent d’isolant pour les constructions. Les industries de la Vallée sont parmi les plus écologiques du Royaume. Grâce à elles il se maintient à la quinzième place de l’économie verte. La source principale d’énergie utilisée par les industries vient des champs d’éoliennes situés dans le désert et des panneaux photovoltaïques recyclés qui flottent sur la ville. La seconde source provient du recyclage des déchets radioactifs de la première génération de centrales nucléaires du XXe siècle. Nous avons un accord commercial particulier avec la province française d’Europe.

De l’autre côté de la baie vitrée, vers l’ouest, un immeuble semblable à celui que nous habitons barre la vue sur l’ensemble du quartier résidentiel qui longe l’autre côté de la baie. Comme le nôtre, ce bâtiment est un des plus modernes de la planète. Il culmine à exactement 1280 m. Inspiré par l’architecture biomimétique, il a la forme d’une immense aile de libellule pointée vers le ciel. Complètement autonome en énergie, c’est aussi une grande ferme urbaine étagée sur les 280 premiers niveaux au-dessus de la mer et une trentaine de niveaux sous la mer. La production est presque entièrement automatisée. A chaque niveau un climat artificiel est reproduit, inspirés des anciens climats terrestres du XXème siècle, selon les besoins de chaque type de nourriture. Chaque immeuble-aile possède également plusieurs niveaux de commerces et de services de proximité ainsi que des micro-entreprises et des lieux culturels publics. Par exemple, ma mère n’a  pas eu besoin de m’emmener loin à l’école, nous n’avions que dix minutes de translator chaque matin au sein de notre immeuble. De même pour les cours artistiques et les heures de sport.

Une grande partie de la nourriture produite dans nos immeubles est vendue directement aux habitants qui reçoivent quotidiennement par abonnement un panier de fruits et légumes, des poissons, des coquillages et des insectes. Une autre partie est vendue aux restaurants et aux traiteurs de l’immeuble. Nous bénéficions ainsi de plats préparés frais auprès de chez nous. De plus les traiteurs ont pour la plupart un accord de livraison avec les drones Centaurus. Une usine de reconditionnement située dans les sous-sols traite les invendus et les déchets alimentaires récupérés auprès de l’ensemble de l’immeuble pour les valoriser sous forme d’aliments instantanés, galettes, barres à grignoter, potages express, purées minutes, boisson énergisantes, vendues dans les centres commerciaux de la Vallée Sociale. Rien n’est perdu !

Avant le mouvement protestataire mené par le célèbre éditeur Arash Derambash en France au début du XXIe siècle, la nourriture non consommée était jetée dans ce qu’on nommait des « poubelles », lesquelles étaient ramassées une ou plusieurs fois par semaine par des travailleurs et abandonnées sur un terrain à ciel ouvert, parfois enfouies ou valorisées en énergie dans des incinérateurs. Aujourd’hui, les aliments non consommés dans la Vallée sont également reconditionnés pour être redistribués par les associations caritatives aux aux migrants et aux irradiés qui affluent aux abords du mur. Ma mère anime une de ces associations caritatives. Je m’inquiète souvent qu’elle se fasse agresser et contaminer ou qu’un accident des ventilateurs du local associatif ne la laisse respirer des gaz toxiques. Mais elle m’assure qu’étant la Principale, elle n’est personnellement jamais en contact direct avec cette population. De toute façon, comme tous les Résidents du Centre-Ville, elle ne sort jamais du troisième cercle sans son exosquelette étanche et armé.

L’appartement de mes parents est situé au tiers du haut de l’immeuble. C’est un triplex des plus confortables. Il possède 4 chambres, 2 salles de bains, une cuisine que ma mère équipe régulièrement des derniers appareils ménagers GoogApple, une salle de forme sur deux niveaux et un salon de visionnage avec une baie sur le fond de la piscine. La terrasse borde toutes les chambres et le niveau bas de la salle de forme.

Dans chaque pièce, des écrans commandés par l’algorithme de la Résidence des Libellules nous tiennent en permanence au courant des informations. Chaque habitant de l’appartement est instantanément identifié grâce à ses nanodrones correcteurs. Nous recevons les nanodrones personnalisés dans le cocktail de santé qu’on nous offre par perfusion le dernier mois avant notre naissance. Ainsi chaque information reçue par les écrans est totalement individualisée. Lorsque plusieurs personnes se trouvent dans la même pièce, l’algorithme adapte l’information aux dénominateurs communs. Nos chambres individuelles sont équipées d’un lecteur personnel fixe relié à chacun de nos lecteurs mobiles. L’identification unique suit chacun au plus près à chaque instant et mémorise toutes ses actions et déplacements en 3D. C’est un système de sécurité dont bénéficie tout citoyen du Royaume pour être parfaitement évalué et protéger sa santé et sa vie.
La Résidence, qui s’étale en front de mer en prolongement des Quais du Commerce, est composée d’une centaine de ces immeubles identiques qui surplombe la Marina des Perles. C’est dans une des demeures de la Marina que j’irai bientôt fêter mes 27 ans, jour de ma majorité, chez mes grands-parents paternels. Rivalisant de beauté et de performances techniques, ces demeures sont le rêve de chacun. Si mon père obtient la promotion qu’il convoite au travail, il envisagera d’en acheter une d’occasion. Je rêve d’en construire une pour moi-même et la future famille dont je serais le guide. J’imagine une île flottante avec de multiples ponts au-dessus et en dessous du niveau de l’eau. Elle serait navigable et insubmersible et possèderait des moteurs à fusion nucléaire pour résister au tsunamis et aux agressions. Une double coque séparerait nettement les fonctions. Celle de l’extérieur assurerait la sécurité face aux dangers des éléments naturels et des pirates. La coque intérieure flotterait en suspension dans la première pour limiter l’impact de la houle et des chocs armés. Elle serait équipé de superbes lieux de loisirs et de l’armement le plus efficace du Royaume, donc du monde.

J’espère que pour ma majorité, on m’offrira un véhicule rapide, un aérojet solaire ou un hydrojet éolien. Comme beaucoup d’ados, je conduis accompagné depuis mes 11 ans, mais je n’ai qu’un lent vécycle manuel à énergie cinétique. J’ai hâte de pouvoir me déplacer en toute liberté avec la conduite autonome GoogApple !

En attendant, je m’entraîne sur des jeux en immersion sensorielle. Avec des amis rencontrés sur l’Alphabet (j’en ai plus de cent mille) je fais des courses d’orientation sur l’AlphabetMap avec des véhicules que j’ai moi-même conçus. L’algorithme couplé à mon id perso a facilité mes interactions avec d’autres joueurs de même type et de niveaux proches. Il est important de susciter la compétition sans se faire démoraliser !

C’est grâce à mon habileté à concevoir des véhicules et des décors de course que l’algorithme a détecté mes capacités futures d’architecte. Je dois imaginer pour mon cours d’architecture une ville de trente mille habitants. Je me demande s’il est possible de la concevoir sur le même modèle que mon île flottante imaginaire mais en plus grand ? C’est pourquoi dans un premier temps j’observe la ville et son fonctionnement.

La Marina s’est développée sur des îles artificielles en forme de palmiers. Elles sont prolongées de pontons sur lesquels des bateaux de toutes formes et des îles flottantes amarrés forment des groupes très disparates. L’aspect chaotique et mouvant de cet ensemble contraste fortement avec le reste de la ville ordonnancé de manière régulière. C’est une bonne image de l’imagination fertile des plus grands entrepreneurs et des grands cadres de la ville. En comparaison, la sage disposition en arc-de-cercle des logements d’ouvriers reflète leur nécessaire soumission. Il faut dire que l’excellent niveau de sécurité qui les protège leur assure une bonne hygiène de vie, garante de tout débordement. La Vallée Sociale commence après le troisième cercle, celui des universités. Elle est séparé du précédent par le Grand Canal, franchit par des ponts-levants et bordé de tours de contrôle automatiques. Les ouvriers ont droit à la location d’une cellule habitable toute équipée pour une à quatre personnes selon les besoins familiaux, comprenant une zone de repos, une zone de repas, un espace de rangement ainsi qu’un cabinet de décontamination. Les immeubles d’habitation sont accompagnés de tour-potagères et de barres commerciales et de services réservés aux ouvriers. On y trouve les crèches et les écoles, les organismes de crédit, les services de santé, les espaces sociaux de défoulement, etc. A chaque croisement avec une des huit avenues se trouvent les stadiums. Tous les jours des artistes s’affrontent lors de compétitions de sport-spectacle. Les compétitions nationales et internationales ont lieu en fin de semaine. Elles sont retransmises sur nos écrans de la Résidence.

Après le cercle des logements ouvriers vient celui des industries. Outre la fabrication d’objets utiles au quotidien, notre ville est spécialisée en armement lourd et cybernétique. Nous avons également plusieurs centres d’entraînement des cybersoldats et des pistes couvertes d’évaluation des drones. Un quartier entier est spécialisé dans le nano-armement biologique. C’est le plus sécurisé. Ses systèmes de surveillance sont complètement secrets.

Mon regard se reporte sur la Marina. Pas de stadium dans ce quartier mais une grande île flottante qui offre la possibilité de jeux et sports nautiques, de neige ou sur herbe. De temps en temps j’y joue au golf avec mon grand-père dont la maison est proche. Je préfère les sports de glisse adrénalisants comme le paraski ou le kytejump ! J’irai en faire quelques tours pour mon anniversaire. La fête durera deux jours avec mes amis le samedi et avec ma famille et leurs amis le dimanche. C’est une fête importante pour les ados car à notre majorité nous obtenons les crédits versés annuellement mais bloqués sur notre compte depuis notre naissance. Ces sommes sont prélevées sur le salaire paternel par l’Assurance. Le crédit sert pendant notre enfance à rembourser tous nos frais de santé et d’accident. Ce qui reste est souvent utilisé pour compléter notre formation professionnelle dans l’entreprise qui nous exploitera. En attendant la fin de mes études, je pense investir mon crédit dans une des entreprises de la ville. Une usine de nano-armement biologique ?

C’est aussi à l’occasion de ma majorité que j’aurai le droit de rencontrer ma future femme pour la première fois. Elle été choisie par le propre algorithme de l’entreprise qui exploite mon père. Comme il est connecté au mien, il a choisi selon mon ADN et mon cursus d’apprentissage. Je suis donc assuré qu’il fera un excellent choix. Ma condition physique et mes très bons résultats scolaires me promettent une bonne épouse reproductrice, travailleuse précise, infatigable comme ma mère, soumise et attentionnée comme ma sœur. Je la verrai le dimanche lors d’un repas cérémonial. Ma grand-mère a déjà commandé le traiteur ! Après la fête, nous pourrons nous fréquenter de temps en temps jusqu’à ce que j’obtienne mon premier contrat fixe d’exploitation qui nous permettra de nous épouser.

Papa est cadre de niveau sept. L’entreprise de mon père est la plus importante filiale pharmaceutique du consortium bancaire numéro trois du monde. Son père avait atteint le niveau huit juste avant sa retraite à 92 ans. Pas besoin de vous faire un dessin, vous devinez leurs hauts niveaux de responsabilité et leurs salaires en conséquence. D’après l’estimation de l’algorithme, je pourrais commencer ma carrière dès le niveau quatre dans la filiale du bâtiment.
Parfois mon père accepte que je vienne le chercher en fin de journée à son bureau. Le quartier des affaires regroupe tous les bureaux des grandes entreprises. Mon père s’y rend en métram tous les matins, du lundi au samedi, excepté lors des grandes périodes de vacances, lorsqu’il a permission de sauter une journée sur deux pendant trois semaines. Le métram est directement accessible au niveau trois qui relie les cent et quelques immeubles libellules de notre résidence. Il lui faut quand même suivre quelques kilomètres de couloir en trottiboard. Je préfère rejoindre le centre-ville en vécycle par les boyaux aériens. La vue y est plus belle et surtout je peux m’autoriser quelques détours. Je dois cependant faire attention à croiser un grand nombre d’écrans sinon je risque de dépasser mon crédit mensuel de déplacement. Du coup, une fois sur deux je passe par les quais du quartier commercial et j’engrange des points pour la fois suivante. L’autre risque évidemment, c’est de craquer tout mon argent de poche dans les boutiques. D’ailleurs je profite de ces détours par les quais pour rencontrer mes amis ailleurs qu’aux concerts, spectacles et matchs. Depuis que nos cursus d’apprentissage sont suivis par des algorithmes d’entreprise, nous n’avons que peu de temps de liberté hors notre écran personnel lié au logement. Celui que nous portons au poignet, décompte nos minutes de sortie de notre temps d’apprentissage, excepté pour les concerts, spectacles et matchs autorisés et pour le temps passé dans les quartiers commerciaux. C’est pourquoi nous aimons nous retrouver dans les boutiques, les bars à jeux et les restaurants sportifs.

Mon père n’aime pas tellement traîner dans les bureaux après l’heure de sa fin de service. Pourtant il a des chouettes assistantes ! Il préfère m’emmener prier dans l’espace de culte œcuménique de la Cité, le plus imposant et le plus beau, celui qui touche presque le palais du Gouverneur. Le Jour de Prière nous allons plutôt en famille au centre œcuménique de notre immeuble.

Son espace de travail dans l’openspace est bien situé, près des appareils de musculation et des distributeurs de barres et de boissons énergétiques de son étage. Lui aurait préféré être près d’un espace de détente, en particulier celui du soixante dix-huitième étage, le plus tranquille à son goût, qui reproduit exactement l’ambiance d’un sous-bois européen du XXIe siècle. Radioactivité en moins.

eutopies

31 mars 2096.

camille prépare son texte en regardant autour d’el et note ce qu’el voit puis ce à quoi ça lui fait penser. el s’est engagé.e auprès des ancien.e.s de l’atelier d’architecture de la communauté des 12 villages à rendre 1 document qui sera la base d’un exercice qu’el s’est el-même choisi : effectuer un état des lieux actuels de la commune où el vit afin d’imaginer dans un deuxième temps un projet d’habitat vivant pour 36 personnes.
la tablette sur les genoux, el est assis.e sur une balancelle suspendue à un saule au bord de l’étang, devant la perspective qui cadre le mieux l’ensemble de son village forestier et de la colline permacole :

le village est situé au coeur du kreiz breizh, le centre forestier de la Bretagne historique. il compte à peu près 1800 habitant.e.s fixes et reçoit chaque jour une centaine de nomades par la terre ou la rivière. c’est une des communes autonome de l’anarchipel. Il produit tous les objets nécessaires au quotidien. l’éventuel surplus de ses productions, essentiellement alimentaire, est donné aux nomades qui apportent de leurs côté quelques informations de vive voix et des œuvres d’art, des spectacles, des techniques nouvelles ou des objets inédits. notre village est relié à l’ensemble de la planète grâce aux réseaux de chemins et de canaux parcourus par les nomades et grâce à nos 3 satellites qui relient nos serveurs aux réseaux internets. il fait partie des 12 villages de quénécan, qui n’est pas une division administrative. ce système a disparu dans les années vingt lors du grand sauvetage de l’anarchipelisation. les 12 villages sont un regroupement de proximité pour les échanges de savoirs et de matériels. il nous arrive d’organiser des fêtes ensemble, mais cela est très rare, une fois à peine tous les 10 ans.

au 1er plan je vois l’étang qui est en partie couvert de nénuphars entre lesquels nagent quelques cygnes, des oies, des grèbes, des poules d’eau, une bande de canards, des chiens, des loutres, un poney et des baigneur.es de tout âge. tout ce petit monde joue, s’éclabousse, plonge et se bouscule en riant. les ancêtres de ma famille étaient parmi les premiers habitants et créateurs de ce village d’inspiration tera, lors de la grande anarchipelisation des années 20. il est né de la vague de création des zads partout et d’oasis en tous lieux.

des barques oscillent doucement aux remous des baigneurs le long du ponton. des pêcheur.es d’écrevisses apparaissent et disparaissent tour à tour sous la surface de l’eau. certain.e.s rivalisent en temps d’apnée avec les cormorans. une aînée peint à l’ombre des saules pleureurs. plusieurs personnes somnolent sur les berges en cet après-midi ensoleillé. un chœur improvisé chante en canon.

au milieu de l’étang, 3 petites îles boisées sont réservées au nichage des oiseaux et des mammifères aquatiques. 2 autres petites îles, reliées à la berge par des passerelles, servent à la culture de plantes gourmandes en eau. depuis les collines du nord et de l’est, des rivières regroupées en un canal équipé de minis hydroliennes alimentent l’étang. une rivière canalisée, assez large et profonde pour la navigation repart vers l’ouest après l’écluse. au pied du barrage se situe le port et le marché flottant des péniches dont j’entrevois le haut des toiles.

la rivière rejoint le canal guerlédan-landévenec. il est longé d’une voie cavalière et d’une voie cyclable. le double-village de guerlédan, le plus proche du nôtre à une demi-journée de marche, une à deux heure.s en bateau, vit du passage des péniches. l’ancien barrage qui forme le lac a été renforcé après un débat de 30 ans sur son utilité. il est équipé d’un ascenseur à péniche doublé d’un gigantesque escalier à saumons. au pied du barrage, le long du canal guerlédan-loire, commence la voie du vélotram qui mène aux ruines de l’ancienne cité de nantes à 3 ou 4 jours. quelques moments avant la loire, un embranchement vers la voie historique conduit à notre-dame des landes, pélerinage sentimental des anarnautes. j’y suis allé.e avec mon père pour mes 6 ans.

autour de l’étang, plusieurs bosquets s’échelonnent selon des critères esthétiques et pratiques. couleurs et formes contrastent les unes avec les autres, des bruissantes roselières aux hautes bambouseraies, des fines prêles aux impressionnantes gunéras. ils émergent de tapis formés de lys, de narcisses, de camomilles, de menthes odorantes et colorées. la plage communale et le ponton interrompent la luxuriance végétale de même que le mur du barrage à l’ouest du village.

la plage se prolonge en une place elliptique fermée au nord par l’atelier et la maison commune et de chaque côté par des magasins prolongés par de larges préaux bordés d’arcades en bois enroulés de lianes fleuries. les magasins sont des pièces vitrées ouvrant sous les arcades. ils contiennent des étals où chacun peut exposer ses ouvrages et productions afin de partager les surplus. il arrive aussi qu’on expose des objets cassés, inutilisés ou encombrants en espérant que quelqu’un en trouve l’idée de réusage. ils servent le plus souvent aux artistes et aux nomades car la population semi-sédentaire du village tente de fabriquer au plus près de ses besoins.

le jardin mandala, un jardin circulaire planté de fleurs comestibles et d’aromatiques occupe un des centres de la place. il est redessiné chaque année avec toute la population du village, 40 jours après le solstice d’hiver. l’autre centre de la place est un espace pavé comme les ruelles d’accès aux maisons. on l’utilise pour des rassemblements, des événements et des fêtes. les pavés dessinent des motifs très variés car chaque premier habitant en a réalisé une partie à son goût, selon sa libre inspiration. la place ovale est entourée d’une large allée plantée d’arbres et d’arbustes fruitiers qui ombrent les espaces de jeux. des balançoires, des pistes de skate, des boulodromes, des jackarisques, des tables d’échecs ou de rocket pong permettent à chacun de s’amuser seul ou en groupe. à l’aurore, c’est le long de l’allée qu’on rencontre le plus d’habitant.e.s car cet endroit est le préféré de beaucoup pour les exercices énergétiques que beaucoup prolongent par un bain dans l’étang. j’aime autant rester en forêt, sous mon arbre puis me baigner dans le ruisseau.

les maisons, regroupées par 4 ou 5 sont disposées en arcs de cercle derrière l’étang et de chaque côté de la place ovale. c’est la forme d’habitat qui est le plus courant et une des plus ancienne au village. les bandes d’habitations sont toutes suffisamment écartées afin d’offrir à chacune une façade sud-est ou sud-ouest bien dégagée pour recevoir le rayonnement solaire. aucune n’a plus de 4 niveaux, cave et grenier compris et la plupart n’ont que le rez-de-chaussée et un étage. elles sont toutes différentes mais possèdent de nombreux points communs. réalisées à 80 % en matériaux naturels non toxiques, bois, paille, terre,etc. et compostables et au maximum à 20 % de matériaux réutilisables pour les parties technologiques, elles sont autonomes en énergie et en production d’eau.

bien que le village soit tout entier une ferme en permaculture, presque chacune de ces maisons possède une serre bioclimatique alimentaire pour pallier aux besoins élémentaires en période de crise climatique de longue durée. elles ont aussi des petits potagers privés qui s’étendent devant elles. l’autonomie alimentaire est le 1er principe des communes. dès le début du 21e siècle ce principe a guidé nos ancêtres lors de l’anarchipelisation. chacun doit pouvoir subvenir à ses besoins nutritifs. chaque habitat, maison, immeuble, cabane et chaque véhicle est pourvu d’installations bioponiques dont et les formes et les dimensions correspondent aux goût de chacun. mais comme dans la nature, la coopération permet de combler les carences. d’où l’indispensable entretien de la forêt comestible, des vergers et des jardins. la nature très maltraitée par nos grands ancêtres n’a pas encore trouvé l’équilibre qui permettrait à l’humanité de vivre totalement nomade sans permaculture.
les maisons sont généralement construites sur un modèle classique unifamilial avec une grande pièce de vie et un petit salon, quelques chambres individuelles et une pour un couple parental, une cuisine, une salle de bain et des toilettes à production de compost généralement couplées à la serre, des espaces de rangements. mes parents et mes petits froeurs habitent une de ces maisons dans laquelle j’ai grandi.

l’habitat léger ou mobile, pratiqué au début du 21e siècle avant l’élaboration des communes, revient en force. des modules individuels sont construits par des personnes de tout âge. ils prennent toutes sortes de formes et de dimensions : maisonnettes minimalistes, cabanons au sol ou dans les arbres, fixes ou suspendus, roulottes, péniches, tentes, yourtes et tipis, véhicules amphibies habitables, une incroyable variété qui change l’image du village au fil des saisons. après des dizaines d’années d’hésitation, le voyage est revenu en force dans les coeurs. les grandes migrations non désirées avaient trop fait souffrir les humain.e.s. la sédentarisation avait connu un nouvel essor. mais à nouveau, partout dans les villages des espaces sont réservés aux nomades. ici on les trouve sur les 2 places et dans les ruelles, dans les jardins, le long de la grande ruelle qui relie la place ovale au port, le long du canal, à l’orée de la forêt.

j’ai moi-même construit entre mes 12 et 14 ans un habitat mobile amphibie. mon véhicle est un tricycle à assistance électrique cinétique et solaire avec un habitacle semi couvert. sur l’eau je le manœuvre comme un kayak avec une double pagaie. je le conduis aussi bien sur les chemins que sur les lacs, les rivières et en mer le long des côtes. la cabine m’abrite des orages de grêle, du froid et de la chaleur et elle protège mon micro jardin bioponique. l’année dernière j’avais opté pour le climat tropical pour avoir des ananas. cette année j’y ai reproduit le climat de la bretagne de la fin du 20e siècle décrit dans les mémoires car j’élève des coques pour mes amis animaux carnivores. le poney ektor, la chienne mona, le goéland jon et mon a.i. drone roby m’accompagnent en voyage. ektor et mona portent chacun leur production de nourriture et d’eau pour complémenter ce qu’ils trouvent en chemin. ils participent quelquefois au désembourbement de mon véhicle. roby m’aide à la navigation et maintient mes liens avec les réseaux. jon, lui, accompagne mes rêveries de ses vols poétiques. il s’entend particulièrement bien avec mona sur le partage des poissons qu’ils pêchent.

j’utilise mon véhicle lorsque l’envie de voyager me prend. tout le village encourage chacun à se déplacer à tout âge pour enrichir ses expériences. parfois on accompagne un groupe de nomades sur un bout de chemin, mais le plus souvent on profite de ces moments pour se reconnecter individuellement à la nature.

le reste du temps j’habite une cabane perchée, suspendue dans les arbres à l’écart du village, en haut de la colline auprès de la prairie où broute ektor. Je l’ai construite entre mes sept et huit ans avec l’aide de ma mère, de mon grand-père maternel et de mes deux meilleurs amis, camomille qui est aussi ma cousine et navarro, le père d’ektor, un cheval géant aux yeux bleus, immensément adorable.

je me dois d’évoquer aussi le nouveau courant d’habitat vivant dont une vingtaine d’exemplaires poussent en bordure des vergers. seuls 3 sont déjà habités. je participe avec 2 ami.e.s aux recherches sur ces habitats auprès des anciens de l’atelier d’architecture, en lien avec les anciens de l’atelier de permaculture et des anciens de l’atelier d’habillage. c’est pourquoi dans un 1er temps j’observe tout le village et son fonctionnement.

d’autres habitats issus des années de grand succès de l’anarchipel des communes regroupent des appartements au sein d’immeubles un peu plus hauts que les bandes de maisons. ils comptent en général 6 niveaux, 4 niveaux d’habitation plus la cave et le grenier partagés. on y trouve aussi des espaces en commun comme la buanderie, le local à vélos, une large salle commune et 1 ou 2 chambres d’amis. la distribution des espaces est assurée par un escalier-jardin doublé d’un ascenseur électrique dans une serre toute hauteur. des éoliennes à axe vertical et des panneaux photovoltaïques du milieu du 21e siècle couvrent toute la toiture. ces immeubles ne sont plus construits aujourd’hui, ils sont trop détachés de la nature. bien qu’ils produisent leur propre énergie, ils en consomment encore bien trop. plus de 30 % de leurs matériaux ne sont pas réutilisables. régulièrement on en démonte un pièce à pièce et ce qui peut l’être sert aux nouvelles constructions. le reste est précieusement gardé dans le grand hangar qui jouxte l’atelier. la recherche sur le réemploi des matériaux est une des spécialités de notre village. chaque commune, tout en s’assurant une autonomie alimentaire et matérielle, s’est peu à peu spécialisée dans une ou plusieurs techniques. un peu plus loin dans les monts d’arrée, le village nomade de brennilis est très fort dans le démantèlement de centrales nucléaires. il partage avec des villages éloignés comme la hague en normandie et bure, un village à de plusieurs jours de péniche, qui se sont spécialisés dans l’observation des mutations génétiques.
on trouve ces immeubles juste derrière la maison commune avec laquelle ils forment une seconde place. un grand kiosque auquel est adossé une fontaine en orne le centre. c’est la plus ancienne place du village, on le remarque à la dimension des arbres fruitiers, qui sont les plus beaux. beaucoup plus petite que la place ovale, elle sert maintenant aux expositions, concerts et évènements artistiques de moindre importance.

j’aime particulièrement cet aspect plus intime et d’ailleurs j’y fêterai bientôt ma décision de responsabilité. j’ai préféré réserver cet endroit à la place ovale ou à la plage car ma grand-mère habite au rez-de-chaussée d’un de ces immeubles. j’ai envie de regrouper ma famille et mes amis. comme ma grand-mère anime toujours la chorale, le kiosque à musique est sa 2e demeure et je pense lui faire plaisir en utilisant ce lieu pour la plus importante fête de ma vie. le jour de mes 15 ans, l’âge auquel j’ai choisi de me rendre responsable, mes amis et moi organisons un partage artistique et un énorme repas. chacun apportera ce qu’il fait le mieux et tout sera offert librement à qui en aura l’usage ou l’envie. le kiosque sera toute la journée une scène ouverte. un buffet garni des meilleures productions du village offrira à chacun la possibilité de consommer directement ou de cuisiner sur place grâce aux cuisinettes mobiles réparties sous des tentes autour de la place. nous jouerons et danserons jusque tard dans la nuit.

les prises de responsabilités sont les principales fêtes du village avec les naissances et les morts. c’est difficile pour moi d’en parler, la décision étant tellement importante, cette fête est également et peut-être avant tout le jour du choix de genre. au début du repas, devant tous les invités je devrai annoncer le genre que j’aurai choisi ou renoncer pour toujours au choix et rester neutre et infécond le reste de ma vie. je devrai alors lever haut le calice choisi et boire le nectar f ou le nectar m ou bien les renverser tous les 2 d’un geste décidé. certain.e.s claironnent leur choix à l’avance. pour ma part j’attends le moment ultime. puis mes 4 parrains et marraines annonceront mon nouveau prénom, celui que nous avons choisi ensemble cet hiver.
d’autres fêtes rythment les saisons et sont l’occasion de se défouler après les œuvres communes dans les jardins et les vergers. il y a les petites fêtes rituelles, comme celles du passage de chacun aux 8 grandes étapes de vie, où seuls amis et familles sont conviés, même si chacun peut venir avec des provisions et cadeaux. les grandes fêtes sont celles où toute la population est invitée par annonce et affichage. on fête ainsi les grandes décisions de la maison commune comme les nouvelles inventions de l’atelier. on fête grandement l’arrivée de certains groupes nomades attendus et plus discrètement le passage des nomades inconnus. la plage, les 2 places et les salles de la maison commune mais également les petites salles des immeubles partagés peuvent être réservées pour tout événement qui sera susceptible de regrouper plus de 12 personnes. certaines années, l’agenda des réservations est très chargé, mais il reste les grosses péniches qui peuvent prêter leur pont ou leur cale.

dans la maison commune une grande cave et un grand grenier permettent à chaque habitant d’utiliser un espace de rangement personnel. cependant l’essentiel de leurs surfaces est réservé au stockage et à la conservation des productions locales. les 3 grandes salles servent à tous les moments de convivialité qui ne peuvent pas se dérouler en plein air, que ce soient les réunions des diverses commissions d’organisation de la vie commune, des fêtes d’hiver, des expositions d’œuvres fragiles ou de tout événement qui nécessite un toit, des murs et un climat tempéré. à ce propos, notre maison commune a opté cette année pour un climat intérieur réglé sur le niveau moyen du mois d’avril parisien de 2016 pour le 80e anniversaire du mouvement nuit debout qui est à l’origine de l’anarchipelisation. cet anniversaire est considéré comme l’âge de sagesse atteint par le mouvement. c’est amusant de se réunir avec des parapluies, de construire des dômes archi debout dans la grande salle pour s’abriter de la pluie ! une partie du dallage a été symboliquement soulevé et une jardinière créée au pied de la table du conseil des sages. ce matin les enfants qui commencent à écrire cette année ont dessiné sur le sol un des premiers slogans : « sous les pavés, le potager ! » . on a tous bu un jus de pomme en souvenir du 31 mars.

les 2 anciennes salles d’école de la maison commune servent toujours aux pratiques d’apprentissage. elles sont utilisées à tout moment sur réservation à quiconque désire organiser un camp ou une session spécifique. dans tout l’anarchipel,

l’apprentissage n’est plus divisé en matières ou classes d’âge depuis un demi-siècle. tout.e arnarnaute est responsable de ses propres apprentissages comme de ses contributions. els se pratiquent de la naissance à la mort. aujourd’hui le voyage  est un accélérateur. comme le dit la loi de mobilité ou loi des 2 pieds : si tu n’es ni en train d’apprendre, ni de contribuer, passe à autre chose.

par exemple, concernant la santé, les tout.e.s petit.e.s apprennent à manger de tout de façon équilibrée en accompagnant leurs parent.e.s à table. puis en observant les plus grand.e.s ils apprennent à reconnaître et utiliser les plantes médicinales comme les mouvements de bonne circulation des énergies en regardant et en imitant les aîné.e.s. le.a bébé.e nait accompagné.e de tous les membres de la famille et des amis les plus proches, parmi lesquel.le.s el choisira ses marraines et parrains. chacun.e est ainsi confronté.e à ce moment intense de la naissance de nombreuses fois. ce qui permet à tous d’apprendre à accompagner les mères. lorsqu’un.e humain.e ou un.e animal.e est blessé.e ou malade, les soignant.e.s expérimenté.e.s décrivent tous leurs faits et gestes au public présent. il en va de même sur tous les sujets, l’apprentissage se fait en observant et en participant.

sur 2 niveaux, l’un en sous-sol, dans une cave surveillée, étanche, à température et humidité constantes, l’autre au premier étage et ouvert au public, la maison commune conserve des intempéries tous les supports de communication et de mémoire numériques ou matériels que souhaite conserver notre village.

la maison commune est avant tout le lieu des projets et des décisions. tout.e habitant.e semi sédentaire ou nomade de passage quelque jours est invité.e à participer aux 8 commissions d’organisation du village. chaque commission est constituée d’habitant.e.s volontaires et de 2 habitant.e.s tiré.e.s au sort tous les 6 mois. ces dernier.e.s sont chargés de l’animation des réunions et des actions et sont les porte-paroles de leur commission auprès du conseil des sages. les commissions sont les lieux de décisions. il n’y a pas de limite de participation aux commissions. elles reposent sur le volontariat. les commissions délèguent le suivi de chaque projet à groupe d’action qui le mènera à sa réalisation. les groupes d’actions sont entièrement bénévoles. chaque groupe tire au sort des porte-paroles pour représenter leur projet en cours à la commission dont ils sont détachés. le conseil des sages comprend 12 membres tirés au sort par tiers tous les ans parmi les plus ancien.e.s habitant.e.s. ce sont celles et ceux qui ont vécu au moins 10 ans, d’affilée ce qui est très rare, ou en jours cumulés dans le village. le mandat de sage ne peut pas être cumulé avec une tâche dans les commissions ni dans les groupes d’action. on ne peut pas être dans le conseil des sages 2 fois de suite. la tâche du conseil des sages est de vérifier la bonne exécution des décisions prises dans les commissions, la bonne suite et la réalisation des projets. il est le porte-parole du village dans les réseaux et aux grandes réunions décennales des communes. il n’a aucun pouvoir de décision. aucune limite d’âge n’est requise ni dans un sens ni dans l’autre, mais il est coutume de refuser un mandat de sage si on ne peut pas lire, ni avant sa prise de responsabilité.

l’atelier qui jouxte la maison commune est le cœur et la tête du village. c’est un grand bâtiment, composé de différentes pièces aux cloisons démontables ou mobiles. il est le lieu d’invention, de prototypage et de première production de tout ce qui peut se concevoir. chacun peut y déposer ses outils dans une armoire personnalisée mais il déborde d’outillage commun. du simple marteau d’épinceur à l’imprimante 3D-découpeuse laser haute de 3 étages, tout ou presque ce qui peut servir à fabriquer est disponible à l’atelier. les outils qui manqueraient seraient fabriqués sur place. un ensemble de salles est réservé aux laboratoires biologiques, un autre aux nanoconstructions. les volumes les plus hauts servent à la construction de bâtiments et de véhicules. chaque habitant peut y passer une grande partie du temps qui n’est pas réservé aux travaux du potager et des vergers. mais certains n’en sortent quasi jamais et d’autres n’y mettent pas les pieds, car la liberté d’apprendre et d’entreprendre est un des principes directeurs du village. l’innovation y est encouragée par les anciens qui veillent aussi à l’utilité et à la  compatibilité de chaque chose imaginée avec la vie.

un de mes parrains n’oeuvre qu’aux vergers et dans la forêt comestible. il tente de greffer 100 fois le même cerisier pour obtenir des fruits de goût et couleurs varié.e.s sur un grand nombre de mois et pour la performance artistique. mon père passe allègrement de la production biologique de vêtements à la sculpture sur bois. certain.e.s ne produisent pas mais offrent des services. ma mère est une chasseuse de drones. dès tout.e petit.e je l’ai accompagnée à l’affut au haut des arbres et très vite j’ai appris comme elle à les désactiver d’un seul tir laser.

derrière l’ensemble du village, j’aperçois d’où je suis presque toute l’étendue des vergers et des potagers qui s’étagent en terrasses depuis les collines jusqu’à l’étang. des sources alimentent des petits bassins et canaux qui irriguent l’ensemble des plantations. la chute de l’eau par gravitation produit une partie de l’énergie nécessaire au village. au delà des vergers, au plus haut des collines, un ruban d’éoliennes ponctue le périmètre de la forêt comestible qui entoure le village. ensuite vient la forêt sauvage. de la balancelle au bord de l’étang, je ne vois pas mais je devine l’emplacement de ma cabane, dissimulée dans les plus hauts arbres. c’est la fin de l’après-midi, le soleil se couche, les baigneurs sont partis laissant place aux promeneurs. Je rentre chez moi dîner avec mona puis nous irons tous les deux rejoindre nos amis dans la forêt pour les chants de la nuit en hommage aux nuitdeboutistes.